Ce que l’outil aiguise

Un ciseau à bois à côté d’un instrument à cordes, sur un tapis de travail tissé.

L’effort attentif comme matière du lien humain.

Voici le cinquième et dernier article de Définition de Zen-Wu. Le premier décrivait la pathologie à l’origine du travail de l’entreprise. Les trois suivants en posaient les fondements : pourquoi la forme est génératrice, quelle est celle de Zen-Wu et pourquoi l’axiome qui la définit n’est pas arbitraire. Ce texte répond à la question que les autres avaient gardée en réserve : tout cela étant posé, à quoi sert finalement Zen-Wu en tant qu’entreprise ?

La réponse, au bout du compte, ne se trouve ni dans les outils ni dans celui qui les utilise, du moins pas en lui seul. Elle se trouve dans ce que les outils lui permettent de produire, puis dans ce que ces objets font une fois qu’ils quittent l’établi.

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Le lien humain, lorsqu’il est réel, est fait d’une substance précise : un effort attentif, maintenu envers quelque chose d’extérieur à soi. L’ami qui reste auprès d’un malade prête attention. Le parent qui lit le visage de son enfant avant qu’il ne parle prête attention. L’enseignant qui relit trois fois un paragraphe pour trouver ce que son élève veut dire prête attention. Rien de tout cela n’est un sentiment. Ce sont des actes qui demandent de résister à l’attrait de ce que l’on ferait autrement.

C’est là le substrat. Les opinions partagées, la proximité, l’affection, l’histoire commune modulent ce lien et ont leur utilité, mais ne le produisent pas à elles seules. Elles peuvent susciter l’effort attentif. Le lien lui-même demeure l’œuvre de cet effort, et non de l’occasion qui l’a fait naître.

Il s’ensuit que les activités qui exigent systématiquement un effort attentif produisent, comme sous-produit, un surcroît de disponibilité au lien chez ceux qui les pratiquent. Cet effet n’est pas moral. Il est structurel. Celui qui passe ses heures à prêter attention devient quelqu’un qui dispose d’attention à consacrer ailleurs.

Ce que décrivent ces paragraphes porte un nom bref en chinois : 参物 (cān wù), la participation avec la matière. 参 désigne l’acte d’entrer en relation avec attention. 物 est la chose concrète qui reçoit cette attention. L’effort attentif, au sens donné ici, est l’intégrale de 参物 dans le temps. Notre entreprise repose sur un cas particulier de 参物 : celui où l’attention s’adresse au bois et l’atteint par un tranchant vif. Il en existe d’autres : l’argile, l’encre, le fer, la pierre. Le nôtre se trouve être celui-ci.

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Le texte précédent de cette série exposait les raisons biologiques de considérer le travail au tranchant comme une ancienne spécialisation humaine. La morphologie de la main, l’investissement cortical, l’universalité entre cultures : le corps humain a été sélectionné pour les opérations que demandent les outils coupants.

Ce que ce texte ne disait pas, et que celui-ci dit, c’est que le travail au tranchant est aussi, depuis qu’il existe des humains, une technique sociale. Après la nourriture et l’abri, fabriquer des choses avec des outils tranchants et fabriquer ces outils eux-mêmes figurent parmi les formes d’effort attentif à grande échelle les plus anciennes et les plus universelles de notre espèce. Un éclat taillé, une lame polie, un bol creusé, une boîte assemblée ne sont pas seulement des objets utiles. Ils sont la trace matérielle de milliers d’heures d’attention soutenue et ont rarement été de simples propriétés privées.

L’essai de Marcel Mauss paru en 1925, Essai sur le don, s’appuyait sur l’ethnographie maorie pour décrire ce mécanisme dans une société particulière. Dans la pensée maorie, une chose fabriquée porte le hau de celui qui l’a faite : un esprit qui adhère à l’objet et continue d’y adhérer après qu’il a changé de mains. Un tel objet est un taonga, un trésor dont la valeur tient moins à sa fonction qu’à l’histoire de sa fabrication et de ses dons. Le taonga circule. Il est donné, reçu, donné à nouveau ; chaque échange lie le donateur et le destinataire dans un réseau qu’aucun n’a créé seul.

Mauss ne cherchait pas à montrer l’exotisme de la société maorie, bien au contraire. Le schéma général qu’il décrivait, avec les Maoris pour exemple le plus clair, se retrouve presque partout dans les observations ethnographiques. Les sociétés préindustrielles formaient leurs liens sociaux les plus durables par la circulation des objets fabriqués. Le hau nomme avec une précision particulière un phénomène presque omniprésent.

Mesurons-en concrètement l’étendue. Dans une société préindustrielle, presque tout ce qu’une personne portait ou tenait en main était l’intégrale de Zen-Wu. Le sac et le manteau avaient été tissés et cousus par un membre de la famille qui pratiquait le tissage. Le bol avait été tourné par un potier dont on connaissait le nom. Le couteau, la pièce d’habitation, la porte, la chaise, la cuillère, l’épingle à cheveux : chaque objet entourant le corps matérialisait une attention humaine particulière. Et celui qui s’en servait connaissait par leur nom la plupart de ces personnes. Le réseau du don décrit par Mauss n’était pas une couche cérémonielle posée sur la vie ordinaire. Il était la vie ordinaire.

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Celui qui travaille sérieusement le bois fabrique presque toujours pour quelqu’un. La planche sur l’établi ira dans une cuisine qui n’est pas la sienne. La chaise est pour un enfant. Le coffre à outils pour un apprenti, un fils, un élève. Même les ouvrages annoncés comme destinés à sa propre maison seront un jour touchés par d’autres, serviront à leurs repas ou à leur sommeil, seront transmis ou donnés.

Ce n’est pas une éthique du métier. C’est une observation. L’artisan solitaire qui ne produirait que pour son usage privé est une catégorie mentale qui ne correspond à la pratique réelle de presque aucun artisan. L’atelier est toujours tourné vers l’extérieur.

Quand le travail est bien fait, ce qui quitte l’établi dépasse l’objet utile. La surface pénétrée par un tranchant vif diffère de celle écrasée par un fil émoussé. L’assemblage qui ferme parfaitement avec de la colle seule diffère de celui qui demande à l’époxy de combler un jeu. Ces différences demeurent lorsque l’objet entre dans une maison. Ce sont elles que rencontre son destinataire, elles que l’objet apporte au réseau de relations dans lequel il est donné.

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Si le travail artisanal aboutit aux relations auxquelles participe l’objet fabriqué, alors la finalité d’une entreprise qui fabrique les outils de ce métier n’est pas celle que l’on croirait au premier abord. Zen-Wu n’existe pas pour former l’artisan. Elle existe pour fabriquer les outils qui permettent à l’effort attentif de l’artisan de se traduire pleinement dans l’objet : un assemblage qui tient, une surface qui garde son caractère, un fil qui reste vif assez longtemps pour que l’attention de celui qui fabrique aille dans le bois plutôt que dans la lutte avec la lame.

Ce à quoi sert finalement Zen-Wu, c’est le réseau que Mauss a décrit en un lieu et qui existe, sous une forme ou une autre, partout où des humains ont vécu. Non pas le réseau maori en particulier : le réseau général, continuellement retissé, dans toute société humaine qui fonctionne, par les objets que ses artisans ont fabriqués et donnés. Nous faisons des outils tranchants pour que l’effort de l’artisan arrive dans l’ouvrage. Ce qui se passe après que l’ouvrage a quitté l’établi ne nous regarde pas, et constitue pourtant tout ce qui nous importe.

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Définition de Zen-Wu

  1. La ligne de brume
  2. De la forme
  3. L’axiome
  4. Ce que sait la main
  5. Ce que l’outil aiguise

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